Le 4 avril, trois mois se seront écoulés depuis que je suis venue un soir de janvier dormir dans
cet appartement, pour ne plus le quitter. Rien n'était prévu, pas que je reste pour une durée indéterminée, et pas plus que je reparte. Mais il est venu un temps où il n'a plus été possible pour
moi d'imaginer une nuit sans ses bras autour de moi, sans son torse sous ma joue, sans ses jambes entrelacées aux miennes.
Ma vie a basculé, en quelque sorte, sans que l'un d'entre nous ait la moindre idée de ce qui se passait.
Peu à peu, mes affaires se sont empilées dans le placard de la chambre, jusqu'à déborder de l'étagère qui leur avait été attribuée -
la meilleure, paraît-il. Les incessants questionnements de mes parents sur la date de mon retour se sont apaisés. J'ai rangé mes affaires dans le placard de la salle de bains. On a fait les
premières courses à l'épicerie ensemble. J'ai tenté de ranger mes chaussures et mes sacs. J'ai commencé à prendre mes marques.
Et puis on a commencé à dire "chez
nous", au lieu de "chez
toi" ou "à
l'appart".
La vie s'est organisée, sans heurts. J'ai changé d'habitudes, sans m'en rendre compte ou si peu. De mes soirées télé, papotages sur
msn, de mes après-midi beauté, ou glandage, de mes grasses matinées jusqu'à midi, je n'ai gardé que l'essentiel. Il est bon de sentir que j'ai laissé certaines choses de côté, inutiles
finalement, pour vivre ces moments-là. Pour ces moments où mes yeux se mettent à briller pour une raison futile ou pas, où un détail me fait sourire. Des moments gravés, qui ne feront
certainement rire ou pleurer que nous seuls.
Je crois que la vie à deux, pour le peu que l'on en a vécu, nous a rapproché, et solidifié. Parce qu'elle est faite de tout ce que la
vie apporte. Du bon, des moments du bonheur pur, des moments à couper le souffle, où l'amour me submerge et me transporte. Du moins bon, des moments de crise, de pleurs, de heurts - même si les
doutes laissent peu à peu place à un sentiment de plénitude rare. Du plaisir. Des fous rires. De la fatigue (beaucoup beaucoup beaucoup). Des petites rages quotidiennes (rapport aux tâches
ménagères, souvent ; rapport à son comportement, plus rarement). Des bagarres sur le lit. Des lessives dans la baignoire. Des crêpes à deux heures du mat'. Des siestes interminables. Des nuits
d'insomnie. Des bouillies de riz à même la casserole, dans le lit, les soirs de flemme. Du rock anglais, à toutes les sauces. Des heures de bossage intensif. Des heures d'essayage de bossage
intensif. Des bains brûlants. Des claquages de portes rageurs. Des massages arrachés de force. Des gâteaux au chocolat made by himself. Des aides pour les devoirs d'anglais qui se transforment en
un essai made by herself. Des soirées Nouvelle star. De la fringue, toujours plus de fringue. Des disputes pour la vaisselle. Des envies de lave-vaisselle. Des réveils à la bourre. Des
présentations à la famille. De la famille qui vient en visite. Des chansons improvisées sur un cat qui f*** un dog. Des bouquets de fleurs surprises. Des croissants au saut du lit. Des repas plus
ou moins mangeables - notamment un poulet rôti indécoupable. Des pannes internet qui font péter un câble. Des voisins râleurs. Des voisins hurleurs. Des heures de coiffage et de plaques, pour moi
comme pour lui.
Ces moments partagés, multiples et pourtant rares, seront vécus par tant d'autres que par nous, et j'espère qu'ils prendront tout
autant conscience que nous, de la chance qu'ils ont. Parce que vivre sans réfléchir, sans prendre un instant de recul sur le bonheur qui nous est offert, c'est le gâcher.
Il me semble que c'est là, quelque part, l'intérêt de nous raconter, ici.
_____Lula./*